Farini et la cité perdue du Kalahari

Depuis 1885, l’histoire de la cité perdue du Kalahari intrigue des générations d’explorateurs. Certains rejetèrent dans les brumes du mythe ce qu’ils ne parvenaient pas à trouver dans les sables du désert. Gisant au cœur d’une région peu fréquentée d’Afrique Australe, la vérité cache pourtant une formation rocheuse exceptionnelle.

Lorsque je retrouve en 2005 l’histoire de Gilarmi Farini, celle-ci est abandonnée et oubliée dans les pages de son récit de voyage. L’histoire étrange ne manque pourtant pas d’intérêt. Je commence immédiatement mes recherches, à la Bibliothèque Nationale, Département des cartes, ou encore consulter le rapport de la conférence de Farini, donnée le 8 mars 1886 devant la Royal Geographical Society de Londres. Et petit à petit, je rassemble tous les éléments permettant de reconstituer l’histoire depuis son origine jusqu’à l’explication du mystère.

Origine et légendes

En 1885, Farini et son fils photographe sont parmi les premiers occidentaux à se lancer dans la traversée du Kalahari alors inconnu. Farini avoue partir pour découvrir des diamants comme on vient tout juste d’en trouver près de Kimberley, mais son récit devient très vite une description mêlant vie quotidienne, observation géographique et témoignage ethnographique. Il rapporte aussi des échantillons botaniques et d’insectes qu’il offrira au jardin botanique de Kew. Au cours de son retour vers la ville de Upington, Farini rapporte alors la découverte de ce qui allait devenir la cité perdue du Kalahari :

« Nous dételons près d’une ruine immense, et dont je n’avais jamais entendu parler. Sur une longueur de près de deux kilomètres s’étend en forme d’arc une ligne de décombres qu’on eût pu prendre pour la grande muraille de chine après un tremblement de terre ; ça et là, entre deux assises, on voit encore du ciment, parfaitement conservé ; toutes les pierres sont taillées, mais celles qui occupent le sommet des écroulements, usées peu à peu sous la friction des sables ou sous les intempéries, ont pris les formes les plus singulières ; quelques-unes ont l’air d’une table à un pied.

A l’intérieur de l’arc on trouve, tous les trente à quarante pas, de petits bassins en forme d’ellipse obtuse, les uns taillés dans un seul bloc, les autres en pierre rejointoyées ; puis, un espace d’une vingtaine de mètres pavé en grande dalles et traversé par une sorte de croix de Malte, au centre de laquelle devait s’élever un autel ou une colonne, car des tronçons cannelés sont épars sur le sol. Qu’avions-nous découvert ainsi, dormant du sommeil des siècles : un temple, une cité, la nécropole de quelque grande nation ? »

G. A. FARINI, Huit mois au Kalahari, récit d’un voyage au lac N’Gami,
traduit de l’anglais par Mme L. Trigant, Paris, Hachette, 1887, 415 pages.


Gravure d'après photographie extraite de Huit mois au Kalahari

Au début du XXe siècle, les propos de Farini donnent naissance à une légende circulant en Afrique du Sud. Certains affirment alors avoir vu une pirogue abandonnée, ou encore une carrière de pierre en plein désert. La rumeur perdure sans que les témoignages soient vérifiés. On tente également d’expliquer la présence de cette civilisation inconnue par des rapprochements avec les découvertes archéologiques de Grand Zimbabwe.

Les recherches et les expéditions

Depuis 1932, vingt cinq expéditions se sont lancées à la recherche de la cité perdue. Elles quadrillent la zone désertique sur les dires de Farini. F. R. Paver et le docteur W. M. Borcherds de Upington en tête, elles fouillent les sables du désert, survolent la région en reconnaissance aérienne, et avancent de multiples hypothèses. Aucune ne parvient pourtant à révéler le moindre signe de construction dans cette zone.

Qui est Farini ?

Farini
G. A. Farini

Les doutes grandissant sur l’existence réelle de la cité perdue poussent à s’interroger sur la personnalité de Farini. Je découvre avec stupéfaction que Farini est un pseudonyme. Derrière ce nom d’emprunt se cache en réalité William Leonard Hunt, un personnage comme seul le XIXe siècle savait en produire.

W. L. Hunt vécut plusieurs vies en une. Directeur de cirque et homme de spectacle, la personnalité atypique de Farini multiplie aussi les facettes de funambule, inventeur de machineries de spectacle, botaniste écrivant un ouvrage sur les bégonias, et enfin explorateur.

Connaissant Farini, il n’y a qu’un pas à franchir pour être convaincu que la légende de la cité perdue est sortie tout droit de son imagination fantasque. L’hypothèse est séduisante, s’il n’y avait cette photographie prise en Afrique, montrant clairement des blocs de pierre taillée superposés en équilibre.


Explication du mystère

Le professeur A. J. Clement reprend l’affaire en 1964 et avance une nouvelle explication. Son étude minutieuse du parcours de Farini fait ressortir des incohérences dans le récit de Farini.

Clement déduit que Farini est bien allé en Afrique Australe, mais qu’il n’est jamais allé au cœur du Kalahari où il place pourtant la cité perdue. Fort de cette déduction, Clement s’aventure sur les pas réels de Farini et découvre alors un ensemble de roches monumentales, véritables blocs cyclopéens ressemblant à une muraille.

En avril 2009, je pars enfin voir de mes yeux le site ayant donné naissance à la légende, à la bordure sud du désert du Kalahari. A l’inverse du parc naturel tout proche Kgalagadi Transfrontier National Park, c’est une région isolée et peu fréquentée, tout juste quadrillée par des fermes immenses pratiquant un élevage plus qu’extensif.


Bassin dallé
Muraille

Tout comme Clement, je retrouve les pierres posées en équilibre. Les masses de pierres sombres s’élèvent à l’horizon, une ligne crénelée s’allonge sur des kilomètres. Je pense immédiatement à une muraille en ruine, tout comme Farini. Les blocs aux dimensions énormes montrent des bords nets et taillés au couteau, avec des faces aussi perpendiculaires que celle de cubes gigantesques. Ils sont posés, ajustés en étages horizontaux, comme des murs massifs me dépassant largement en hauteur. Je retrouve les éléments décrits par Farini dans son récit.




Au centre d'amphithéâtres se trouve souvent une sorte d'esplanade surmontée par un bloc faisant penser à un "autel"

La cité perdue du Kalahari vue par Farini existe bien, mais aussi étonnant que cela puisse paraître, l’ensemble se révèle être une formation naturelle. C’est une curiosité géologique datant de 180 millions d’années, issue du grand bouleversement accompagnant la naissance des monts Drakensberg en Afrique du sud. Les pierres à l’aspect brûlé sont composées de dolérite, une roche magmatique particulière, dont l’érosion fait apparaître des blocs perpendiculaires et réguliers ressemblant beaucoup à des constructions artificielles.

Farini ne put éviter de faire la correspondance avec les vestiges d’une ville antique. Il existe bien une formation rocheuse ressemblant à s’y méprendre avec une cité en ruine. Seul un personnage comme Farini pouvait néanmoins créer la légende de la cité perdue du Kalahari à partir de cette curiosité géologique. En homme de spectacle, on imagine les raisons de cette invention, mais on comprend moins pourquoi il mentit sur la position exacte de rochers bien réels. Ses motivations profondes restent obscures et des zones d’ombres entourent toujours l’origine de la cité perdue du Kalahari.


Thomas Desbrières, avril 2010.